Dimanche 9 août 1914 7 09 /08 /1914 00:00
 
« Il s’est conduit en héros ! Malheureusement la mitraille ne respecte pas le courage »
C. Marthay
Lettre à GP du 16 octobre 1914
Avant guerre
Claudius est né le 1er  avril 1892 à Couches en Saone et Loire. Il est enfant de troupe et s'engage le 1er avril 1910 comme soldat au 35eme  RI de Belfort. Il y passe tous les grades pour être nommé Sergent le 25 juin 1912. Une photo le représente, fier et droit, au milieu des hommes de sa section dans un bois enneigé.
 
Il part à l’école des sous-officiers de Saint Maixent où il passe aspirant le 1 octobre 1913. Là, il se lie avec Gaston Gaïtella (Sous lieutenant au 23e RI, il tombera capitaine au Hartmanswillerkopf (le Vieil Armand) le 22 décembre 1915).
 
L’entrée en guerre
A la déclaration de guerre, Claudius rejoint son régiment, comme sous-lieutenant (nommé le 2 aout 1914), chef de section : il commande la 4eme section du 2eme  bataillon, 8eme Compagnie.
Son chef de bataillon est le commandant Engelhart et son capitaine le capitaine Le Lorrain.
Claudius rejoint son régiment le 4 août à huit kilomètres de la frontière. Le 5, probablement le matin, il écrit sa dernière lettre à sa mère depuis Eguenigue (non loin de Belfort) :
Eguenigue le 5 août 1914
            Ma chère maman
J’ai rejoint hier soir mon régiment en 1ère ligne à quelque km de la frontière. J’ai entendu déjà les premiers coups de feu, mais pour ma part je n’ai encore rien vu.
Devant nous tout est calme à part quelques patrouilles ennemies qui sont venues nous embêter et se sont fait descendre ou prendre. De notre coté, le calme règne et on attend avec impatience l’ordre de franchissement de la frontière. Ce sera parait-il pour cette après midi. Ce n’est pas trop tôt, nos hommes commencent à s’impatienter. Ah ! Quels bons soldats ! Avec un tel enthousiasme et un tel calme de leur part on peut tout oser.
Nous sommes prêts, effectif complet. Les vivres arrivent avec régularité. Jamais troupe ne fut si heureuse. Je viens de traverser la France d’un bout à l’autre. Partout c’est un enthousiasme indescriptible ; à Paris nous avons été embrassés, portés en triomphe. Tout le monde part, c’est la véritable levée en masse de 92. Les vieux, les jeunes tous s’en vont calmes et résolus. Dans les gares, pas d’affolement pas de sabotage. Tout marche avec régularité et calme. C’est merveilleux, chacun est à son poste avec conscience et confiance. Plus de dissensions politiques, j’ai vu des socialistes venir embrasser des curés, j’ai vu des insoumis, des anciens déserteurs qui venaient se faire incorporer et je ne compte pas la quantité d’étrangers qui s’engagent. Des choses qui doivent assurer la confiance réciproque entre le pays et l’armée.
A Belfort, tout le monde est prêt et c’est pourquoi nous comptons franchir la frontière ce soir. Devant nous il n’y a qu’un faible rideau allemand que nous allons bousculer. Chacun se voit déjà à Mulhouse.
Du courage ma chère maman, ne crains rien pour moi, j’ai le pressentiment que je reviendrai. C’est pour moi une belle entrée dans la carrière d’officier que cette campagne.
[Note familiale]
Ne m’en veut pas ma chère maman d’être joyeux d’être en première ligne, cela doit se comprendre. Mon affection est toujours aussi grande pour vous tous. J’ai votre photographie sur moi, elle me réconfortera quand j’en aurai besoin.
Embrasse [citation de tous les membres de la famille]. Dis leur que je pense à eux.
Je suis très calme et j’ai confiance. Allons du courage et mille baisers de ton fils qui vous aime bien
 
Claudius
PS J’ai payé toutes mes dettes à St Maixent ou je ne dois plus un sou
Ci-joint un modèle s’y conformer le plus possible pour adresse
 
L’offensive démarre le 7 août vers Cernay. Claudius participe, apparemment brillamment à la prise de Burnhaupt‑le‑Bas et d’Altkirch que le 2e bataillon du 35e RI enlève malgré la défense de deux bataillons du 112e régiment d’infanterie badois.
Mulhouse et les combats de Riedisheim
Le 8 août, c’est la prise de Mulhouse. Le deuxième bataillon du 35e marche en tête en raison de son comportement les jours précédents lors de l’entrée en ville vers 6 heures du soir.
Au matin du 9 août, le 35e se rassemble, face au nord, sur le plateau de Riedisheim.
 

Source : A. Droz
Les allemands sortent vers 5 heures de la forêt de la Hardt et attaquent.
Deux brigades d’infanterie allemandes attaquent :
  • la 84e brigade de Lahr (le 8e régiment d’infanterie badois (n° 169) de Lahr et II. Bataillon à Villingen et le 9e régiment d’infanterie badois (n°170) d’Offenburg et III. Bataillon à Donaueschingen) par le nord, Modenheim puis vers Riedisheim,

 

Source: Die Badener im Weltkrieg, Karlsruhe 1935

  • la 58e Brigade de Mulhouse (le 4e régiment d’infanterie badois « Prinz Wilhelm » (n° 112) de Mulhouse (le régiment où Hermann Göring est lieutenant) et le 7e régiment d’infanterie badois (n° 142) à Mulhouse et Müllheim) qui attaque face à Rixheim
Le caporal Droz, de la septième compagnie, juste à coté de celle de Claudius raconte l'engagement:
Soudain, le clairon sonne l'alerte. Il est 4 heures de l'après-midi. Pas gymnastique. Sac au dos. La fusillade tout près, vers l'est. Nous abandonnons nos vivres chez l'habitant où la soupe se prépare.
Chantant la Marseillaise et le refrain du 35e : Tous gaillards ! Pas de traînards ! ; nous traversons les rues de Riedisheim. Pas un cri des civils inquiets ou étonnés : aller à la mort et chanter !         
Le canon. La fusillade plus proche. Inconsciemment nous pressons le pas. Au sortir du village, des champs, des maisons isolées. Le canal du Rhône au Rhin que nous franchissons et courant du nord-ouest au sud-est, la voie ferrée coupant la plaine. Pas gymnastique. Nous escaladons le remblai haut de trois à quatre mètres. Devant nous la plaine, des champs de blé fauchés, quelques arbres. Au fond, à droite, Rixheim ; en face les constructions de l'île Napoléon ; à l'arrière-plan, la forêt de la Harth.             
A 800-900 mètres, l'ennemi.
En rangs serrés, ses sections franchissent un chemin en remblai, derrière lesquelles elles étaient massées ou traversent déjà, face à nous, la plaine entièrement découverte. Il est temps. Nous ouvrons un feu à répétition terrible. Par bonds, l'ennemi cherche à gagner sur sa gauche pour donner plus de champ à son déploiement. L'adjudant-chef, jumelles aux yeux, nous dit « Vous faites du bon, travail »
Nous tirons toujours. Les sections allemandes franchissent maintenant la route, toutes déployées. Leurs bonds sont aussitôt arrêtés. Parfois un homme se lève, court à droite, à gauche : un chef qui voudrait faire avancer sa section anéantie. La revanche de Burnhaupt ! Les mitrailleuses du bataillon crachent sans arrêt et toujours et encore des ennemis débouchent du remblai. Dans la plaine, à droite, plus rien ne bouge...
Le caporal Grillon est soigné au pied du talus : une syncope.
Les batteries du 47 tonnent des hauteurs dominant Rixheim. Elles écrasent l'île Napoléon derrière laquelle l'ennemi a trouvé un cheminement. L'île est en feu et des nuages noirs montent dans le ciel. L'artillerie ennemie répond : son tir d'abord trop court inonde son infanterie de shrapnells. Au cinquième obus, elle atteint la crête. La terre y est soulevée par les gros percutants.
Althuser et Blanc, deux caporaux de la section, roulent au bas du talus.
Nous tirons toujours, posément, à l'abri du rail, comme au champ de tir de l'Arsot. La voiture de munitions est amenée au pied du talus : un jeune civil alsacien nous ravitaille en cartouches.
Rafales courtes ; à chaque commandement, je vide mon magasin. Des tirailleurs ennemis avancent dans notre direction, à 600 mètres. Quelques-uns seulement atteignent des gerbes derrière lesquelles ils s'immobilisent.
Althuser remonte à nos côtés. « Une balle a frappé le rail, dit-il. Des éclats m'ont touché à la joue, ainsi que Blanc. Rien de grave. »
La fusillade fait rage sur toute la ligne. J'ai tiré déjà plus de 300 cartouches. Le capitaine Reuss appelle près de lui les meilleurs tireurs. Nous descendons quelques cavaliers arrêtés sur le pont du Canal. « Des officiers hors de combat », dit le Capitaine.
La nuit commence à tomber. Tir moins précis. Feux de salves. Les incendies ajoutent une note lugubre au tableau. Notre pays, heureusement, ne verra pas de telles destructions !
 
Les lieux de l’action le 9 août
Au premier plan le chemin de fer de ceinture, la ligne Mulhouse-Bâle, puis la route de Bâle.
En haut à gauche le pont de chemin de fer enjambant le canal du Rhône-au-Rhin et l’usine Foltzer, en haut à droite, la station de pompage d’eau de Riedisheim et, au fond, les maisons de l’Ile-Napoléon.
Source :
“Le 9 août 1914 — Violents combats de rues à Riedisheim” Roger Kieny et René Muller, in Bulletin de la Société d’Histoire de Rieidisheim n° 2 / 1974

 

 
Henri Daguet, sergent au 35e RI est à coté de Claudius quand il est touché et rapporte ainsi la mort dans une lettre au frère de Claudius:
Le 9 aout, à Riedisheim, le bataillon était engagé dans l’après midi et avait pour mission de contenir une furieuse attaque allemande. Il était à peu près 9 heures du soir lorsque votre malheureux frère a été atteint d’une balle au front. J’étais à coté de lui à ce moment là. Il s’est affaissé lourdement, sans prononcer un mot. Je lui demandais s’il était blessé mais pas je n’obtins pas de réponse. Deux hommes le descendirent en bas du talus où nous étions installés mais la mort avait déjà fait son œuvre.
Le 35e est encerclé et doit se replier en pleine nuit sur Mulhouse puis Dornach. Dans la confusion de la retraite, Claudius est laissé sur le terrain.
L'historique du régiment est lapidaire sur l'action du 9-10 août :
Dans la bataille acharnée, qui se livra sur les pentes de Riedisheim et au village de Rixheim, les Allemands laissèrent six mille morts sur le terrain. Finalement, devant la supériorité numérique de ces forces, il fallut se replier.
L'annonce et la mortelle incertitude de la famille
Sa mère était alors à Saint Etienne.  Elle revenait de faire ses courses et remontait chez elle. Dans l'escalier un jeune facteur arrive en courant en lui disant "vous ne savez pas où habite Mme Picard, c'est un message pour elle, son fils a ét tué au front". Sous le choc, la malheureuse s'est assise sur les marches en pleurant.
Mais un espoir demeure car les renseignements donnés à la famille sont contradictoires, le régiment donne Claudius pour mort, le ministère croit qu'il est blessé et prisonnier, la mairie de Belfort également. La famille envisage alors toutes les hypothèses, interrogeant la Croix Rouge, des correspondants en Suisse et, surtout, les camarades de Claudius. Les officiers commandant la compagnie et le bataillon ne savent rien des détails, ils ne peuvent rien confirmer. Ce n’est qu’en septembre-octobre que les premiers témoignages précis parviennent à la famille et notamment le témoignage du Sergent Daguet, sans appel.
Des soldats de la compagnie de Claudius ont rapporté son képi percé à la famille. Celle-ci le conserve pieusement, avec sa montre, sa première plaque tombale et un cadre comportant une boucle de ses cheveux d'enfant, sa plaque d'identité, son casoar rouge, sa légion d’honneur et sa croix de guerre. Celle-ci, vaine récompense, montre sa citation à l’ordre du corps d’armée le 29 août 1914 avec la mention « tué en chargeant l’ennemi à la baïonnette à la tête de sa section ». Il en reçoit également la médaille militaire... trois médailles contre une vie de vingt-deux ans.
La sépulture
Claudius reçoit une première sépulture avec quatre officiers français tués à Riedisheim ce jour là prêt du pont de Modenheim à Illzach. La plaque de sa tombe écrite en allemand (avec la date en français) nous est parvenue
Ici repose avec dieu
Lieutenant
Picard Claude
Tombé le 9 août 1914
Il est ensuite transféré au cimetière catholique de Mulhouse en 1924. En 1972, sa tombe est déplacée au Cimetière National de Tiefengraben à Mulhouse, Tombe 93, carré C, Rangée 9 (aujourd’hui cimetière militaire des Vallons).


 
Par Zoof - Publié dans : Claudius
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